Théâtre et musique
ou l'inverse mais pas
le contraire

Trompette, lyre, flûte, tambour, les neuf muses ou presque tiennent un instrument de musique à la main. Même Sapho, rajoutée sur le tard au troupeau par Platon, se jette dans la mer, une harpe sous le bras. C'est dire si dès l'origine on avait saisi combien la musique était la mère de tous les arts. Pour qu'on ne s'y trompe pas on lui avait donné le nom des Muses. Mais n'est-il pas vrai qu'un poème qui ne chante pas n'en est pas un, que sans rythme ou harmonie Peinture et Architecture finiraient en poussière, et quels rires ou pleurs déclencherait le Théâtre s'il n'était une partition de mots justement composés jusqu'à la rhétorique dont la mécanique raisonnante ne nous parvient que parce qu'elle est cadencée.

C'est cette alliance, ou plutôt cet alliage qui donne sonorité à la parole et mélodie aux idées, que nous avons voulu célébrer cette année au Rond-Point en lui consacrant notre thème de la saison 2009-2010. Retrouver sur scène l'auteur et le compositeur qui parfois ne font qu'un, s'enchantant l'un l'autre quand ils sont deux. Faire sortir la musique dans le théâtre et le théâtre dans la musique en vous entraînant dans des contrées d'écriture et de composition les plus diverses. Pour vous en dire l'étendue et l'ouverture, s'il ne s'était agi que de musique seulement j'aurais intitulé cette aventure "De Boulez à Lopez".

Sachez en tout cas qu'à travers cette nouvelle saison, fidèles à notre désir de toujours nous perdre dans l'étonnement et l'inattendu de la création, nous espérons de tout coeur pouvoir vous emmener vers des mondes meilleurs.

Si vous ressentez un léger manque de musique dans ce court éditorial, fredonnez-le. Merci. 

Jean-Michel Ribes

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© illustration Stéphane Trapier
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La revue collaborative du Rond-Point
Il y a 18h
 

Né en 1925 à Long Island dans une famille juive, Lenny Bruce se débarrassa de sa jeunesse en devenant soldat en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale. À son retour du front, il fonda sa propre église et s’autodésigna pasteur ; il fit du porte-à-porte et récolta de l’argent pour une léproserie en Guyana. Le Jésus qu’il proposait n’était pas très convenable, alors la police l’arrêta.
   Son humour iconoclaste et son éloquence n’étant appréciés ni par l’Eglise ni par les tribunaux, il trouva asile dans les cabarets. Il continua ses prêches ; son ambition était de guérir les lèpres du racisme et de l’hypocrisie.
 
La société ne le toléra pas longtemps ; elle n’avait pas encore compris qu’il est plus efficace d’encenser ou d’ignorer les irréductibles. Des policiers arrêtaient Lenny Bruce à la fin de ses représentations. On l’accusait de proférer des obscénités. Pour lui, la seule obscénité c’était le silence. Il s’attaquait à tous les pouvoirs et dévoilait la haine derrière la respectabilité. Il était juif, noir et indien à la fois. Cette guerre contre l’injustice et l’humiliation ne lui laissait aucun répit. Il n’avait pas l’intention de déposer les armes.
   
Sa femme était strip-teaseuse. Lui exhibait son âme. Un abîme le séparait du public. Sur scène, il se trouvait en équilibre ; comme un funambule, il mettait sa vie en jeu en marchant sur un fil. La drogue et l’alcool sont les seuls anges-gardiens sur qui l’on peut compter dans ces cas-là. Bob Dylan a écrit une chanson en hommage à Lenny Bruce où, par une phrase, il dit tout : « Il a combattu sur un champ de bataille où chaque victoire fait mal ».
 
Selon un critique, un de ses rares admirateurs à l’époque, il ne parlait pas : il faisait du jazz. Il improvisait avec sa voix, ses émotions et ses idées. C’est en jouant qu’il se créait. Il découvrait parfois ses monologues au moment même où il les prononçait. Lenny Bruce était un artiste. Dans ses one-man-shows, l’humour se mêlait à la politique, la grâce poétique à la colère. Il se moquait du succès et de la reconnaissance. Les rires et les applaudissements ne l’ont jamais corrompu. Il ne cherchait pas à plaire à n’importe quel prix. Il méprisait les compliments de ceux qui croyaient trouver dans ses spectacles de quoi conforter leur bonne conscience progressiste. Il n’hésitait pas à engueuler et à insulter son public. Une telle indépendance coûte cher : il perdit son métier, sa femme, sa maison.
 
Aujourd’hui la censure n’est plus nécessaire. Les comiques font des sketchs sur le téléphone portable, leurs amours ou la cigarette. On jette Lenny Bruce en prison chaque jour où l’on ne reprend pas son flambeau. Il n’est pas une relique de la génération beatnik. Il fait partie de notre trousse de secours humaniste. Il est vivant si nous le voulons. Je voudrais que l’on se souvienne de lui comme d’un honnête homme. C’est beaucoup moins fascinant que son image de rebelle scandaleux. Non, il n’était pas scandaleux, ni vulgaire. C’était un héritier de La Fontaine et de Chamfort.
  
Laissons-le terminer. À la fin d’un spectacle à New York, il s’adressa ainsi au public : « Je suis désolé si je n’ai pas été très drôle ce soir. Parfois je ne suis pas drôle. Je ne suis pas un comique. Je suis Lenny Bruce ».


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